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don’t
feel like a
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but lover
damn,
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Fragments
d'un
autoportrait

par Christine and The Queens

 

J’ai longtemps été dans mon corps et mon état civil comme dans un ensemble de données contradictoires qu’il fallait réconcilier dans la forme - je me souviens du pli de certains vêtements et d’excuses absurdes que je dégainais pour ne jamais sonner aux portes.

Et ainsi commence l'autoportrait. Par cette non-définition qui fait exemple : je ne peux me rassembler en un parfum.

D’ailleurs, je ne me rassemble pas.

Je suis la lente explosion d'une idée.

Mes odeurs, mes noms,

Depuis la petite enfance, dans mes saignements de nez ou les larmes d’un copain, je les égare, je m’en lave les mains ; j’ai bien du mal à me retourner sur ce que j’étais, tant je pourrais me fondre au cours du ruisseau. Souvent, je préfère le mensonge, qui est à la vérité pur délassement, plaisir infini d’inventer pour mieux me dire - j’ai été plus sincère dans mes romans que dans n’importe quelle autre conversation.

Je n’existe qu’en avant (mes désirs !), ce qui m’a souvent fait m’imaginer en flèche, en brume, en projectile.

Ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci,

L’acte de me nommer m’a semblé beau et bon.

Christine.

Je répétais le prénom tout bas, avec émerveillement.

Dans les transports, dans la rue, dans mon tout petit appartement lyonnais : Christine. Je jubilais, je savais quelque chose qu’ils ignoraient encore : j’étais devenue.

Tous les conseils lâchés à travers les années sont comme le fer sur la langue ; tu devrais essayer d’être, il vaudrait mieux éviter, tu pourrais après tout ; on m’a dit de faire des efforts, on m’a dit de prendre sur moi, on m’a dit d’essayer le musc blanc sur les poignets car c’était une odeur de santé.

Et puis Christine est née.

Une de mes premières chansons, construite par loops successifs sur mon ordinateur, était une curieuse rhapsodie sur l’envie d’être sauvée par mes propres fluides, tous odorants : la sueur, les sucs, le sang, tout ce que l’on s’emploie frénétiquement à arracher aux peaux des jeunes filles. Il y avait des colères inouïes quand je feuilletais nos magazines. Est-ce donc à cela qu’on nous destine ? Je n’y voyais qu’un manuel de bonne conduite pour qui voudrait disparaître.

Ma chambre n’a jamais rien eu aux murs.

Je vais à la fenêtre regarder la rue en contrebas.

Je les enviais, les gars, avec leurs embrassades. Front contre front comme s’il s’agissait de se fondre, mains sur la nuque, tout pourrait se résoudre en un baiser - les lèvres sont déjà si proches dans l’essoufflement - mais il faut toujours qu’ils choisissent l’acquiescement violent d’une bagarre. Les envier, c’était déjà être Christine.

Il n’est plus question d’obéir à quiconque ; il n’est même plus question de plaire.

Mon visage, à cette époque, était strié par mes colères ; c’était de l’acné mêlée à mes propres égratignures. Je me maquillais ensuite en pleurant, dans des pudeurs de courtisane, penchée sur le miroir dans la quasi-pénombre ; je me sentais profondément impure, et de cette impureté je tirais des angoisses de maladie, une impossibilité à me relier, à m’autoriser les délices du dehors. Christine a été comme une détonation, une brusque irruption de lumière dans le petit
appartement : je suis apparue, rêche et courageuse dans ce même miroir, mais avec un autre visage - celui d’un petit page fort contrarié.

S’il était impossible de jouer selon les règles, j’allais devenir une force disruptive ;

ma maladie deviendrait chaos, et ce chaos serait contagieux.

Le soleil frappe, comme si tout s’était réconcilié,

mon petit appartement sens dessus-dessous, soulevé dans la clarté de cet autre printemps. N’importe quel chaos déclenche deux secondes de joie pure

je répète : n’importe quel chaos déclenche deux secondes de joie pure.

Dehors, les kids et leur voix rauque, leurs cicatrices qui devenaient trace de puissance. J’allais en être aussi.

Mon parfum

est déjà sur ma peau.

Et maintenant, chante le ruisseau !

Leurs femmes n’existent pas. Ils sucent jusqu’au sang l’idée de leur femme dans le cou de leur femme. Mon érotisme est précisément ce qui m’affranchit des limites étriquées du genre que l’on me donne : je les ai tous voulus, mais jamais avec le même sexe.

(Non, je ne compte pas vous rendre la tâche plus facile avec des définitions qui inciteraient à la paresse. Je compte vous enrager à coups d’hésitations).

Et comme j’ignore ce que c'est de tenir ma place, je ne fais sens que dans le mouvement - mes gestes sont plus précis, plus expressifs encore que mon propre visage.

Dans la danse, mon visage arrive.

Les muses promènent leur visage avec un calme qui m’enrage. Elles sont de ces laits fragiles, ces choses que l’on enrobe de la main pour protéger.

Royales, elles avancent.

Note du 12 février 2016 (je devais être à Paris) : je ne supporte plus les visages.

Le mien ne cesse de se contredire, tantôt d’une lisseur juvénile, tantôt grevé de doutes, brutalement usé sous la lumière indirecte - j'ai la gueule du jeune skater qui vient se cogner contre la ville, et qui tient sa bière du bout des doigts. Je ne suis nulle part, sauf dans les adolescents. Visage grêle,

Plaques violacées près de la bouche, reliefs rosâtres sur la tempe,

cruauté inouïe du jour dans lequel, bravement, ils plongent

douceur de leur cul, puis rugosité de leurs joues,

et mines terribles au petit matin que nous ignorons ensemble

somptuosité de leur gueule piquetée, fragile dans les grands froids

géniales éruptions qui ne font que confirmer, silencieusement, la vérité du sentiment. Je les veux tous et je les suis tous un peu à la fois.

Mes lèvres sont rouges et pleines au matin ; mes yeux fatigués se plissent contre le petit jour. Si j’étais ton camarade, avec mes plaies, tu me trouverais beau. Tu m’emmènerais au bord du cours d’eau, tu chercherais à me défier dans la rixe. Tu serais peut-être surpris par mon agilité de petit danseur, et tu me laisserais quelques coups d’avance avant de m’achever d’un crochet du droit. Ainsi, le sang sur les lèvres, j’aurais compris que tu m’aimes.

Dans la clique des dudes, j’aurais été le plus chétif, celui auquel on ne tord pas complètement le bras, celui qu’on laisse parler, tard dans la nuit, pour une histoire qui excite tous les autres. Toute mon entreprise - acharnée - est de libérer point par point (car la broderie est compliquée, dense et mouchetée de sang) toutes les filles de la façon d'être une fille.

Il est très tôt des mots, des attitudes qui enferment ; le féminin est sans cesse menacé par l’enclavement ou la dissolution. La punition la plus cuisante est de ne plus faire partie de ce qui est baisable. Les critères sont étroits et cruels pour nous maintenir en inaction. Nos habits sont de séduisantes entraves, nos pilules s’avalent au nom de ce qui doit être régulé, nos hygiènes sont hurlées comme nécessaires; quant à nos désirs, ils sont soigneusement étranglés à leur naissance, par des insultes jetées à la face de celles qui embrassent sans attendre.

Pythies facetunées. Bandantes.

Que font les déesses d’instagram ? Elles sont ointes - il y a toujours de nouveaux pigments. Elles collent des fleurs sur les cratères de leurs joues, ornent comme elles peuvent les ravages de la jeunesse,

Elles se rêvent runway

Je les sais armées

La tentation est grande, constamment, de se laisser avaler de nouveau par ce champ de force abominable et hurlant :

il faudrait qu’ils aiment ce qu’ils voient.

Et moi,

crois-tu seulement que je t’aime ?

Je me sens soeur des femmes au glaive, mais aussi des femmes qui ont faim. Madonna, toute en muscles dans ce documentaire des années 1990. La chambre est immense, ses mollets tranchants. Elle dévore quelques instants une salade concoctée spécialement pour elle, puis referme le tupperware avec autorité juste après une dizaine de bouchées agressives - prédatrice, seule, regardée, mais désirante avant tout.

Dans le lit avec ses danseurs, à la fois maternelle et affamée elle réclame sur la bouche le baiser

Je suis un mutant. Il n’y a aucune traçabilité de ce que j’avale.

En baskets, surexcitée par les perspectives métalliques de la rue, je lève le nez dans le froid de décembre. Je m’autorise à rester dehors, sans aucun but. Je reprends pour moi les délices masculins du vagabondage, de la flânerie ; j'occupe l'espace public avec les muscles détendus de ceux qui règnent en maître sur le territoire.

Regardez comme avancent les lions.

Je veux la démarche liquide du chef de meute.

Je, un tennisman qui serre un poing victorieux juste après la balle de match, ou bien un footballeur qui secoue l'index avec nonchalance quand le but vient d'être marqué.

Je vais vous voler toutes les parades usées du virilisme pour en faire quelque chose de plus suspect.

Mon horizon c’est Orlando, ondoyant comme le flot.

Dans le secret de ma chambre, mes muscles de danseuse roulent alors que quelque chose d’autre se déploie. Je m’entraîne à m’échapper.

Je m’assois sur les chaises proches des portes, j’ai abandonné les talons, je ne fais que chercher la vitesse, la sortie de secours, les pièces à issues multiples - non pas que je me sente coupable, mais à vie je me voudrais libre, comme le voleur de Genet.

Femme au glaive, femme affamée, femme revêche, femme sorcière : tout ce qu’il faudrait qu’elle achète, elle vient de vous dire qu’elle n’en veut pas.

Extrait du magazine EGOISTE N°18 - TOME II, MARS 2018